Au fil des jours, une bribe de passé

J’ai vécu dans l’angoisse durant toute mon enfance. Plusieurs choses me faisaient peur. Il y avait d’abord le cri strident de la sirène de l’usine  Donnacona Paper, qui à seize heures avertissait la population de l’imminence de l’échappement dans l’air de vapeurs toxiques. Dès que la sirène se faisait entendre nous courrions tous dans la maison et ma mère fermait les fenêtres car respirer cet air nous faisait tousser. En plus de cet  air empoisonné, l’usine laissait échapper de ses cheminées d’immenses nuages de vapeur. Je croyais que c’était la fin du monde, annoncée dans le grand catéchisme en images de ma grand-mère, où l’on voyait des hommes et des femmes tous nus brûlant dans l’enfer, où une horloge disait pour l’éternité  « Toujours, jamais ».

Lorsque je suis allée à l’école primaire, la fumée de l’usine continuait de me créer des angoisses, en plus c’était l’époque de la guerre froide et la radio diffusait des conseils de sécurité en cas de guerre nucléaire. On nous demandait de nous créer des abris afin de nous protéger. Nous n’étions pas assez riches pour construire un tel abri et mon père m’avait expliqué que ces abris étaient inutiles car après la bombe, si nous étions toujours en vie, plus rien ne serait bon à manger puisque tout serait contaminé.

J’avais encore deux bonnes raisons de vivre de l’angoisse la première étant que nous manquions toujours d’argent ou bien nous étions sur le point d’en manquer. Le soir lorsque nous étions couchés, mes parents discutaient entre eux. Je cherchais continuellement des moyens de leur venir en aide et pensait qu’il fallait qu’on demande moins à nos parents.

Enfin, ma mère était malade et se retrouvait souvent à l’hôpital, il fallait ne pas la fatiguer, être tranquille.  Je n’étais pas capable de rester tranquille, alors je craignais que par ma faute elle soit encore plus souffrante, qu’elle finisse par mourir.

 

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